Mary Picone

@EHESS | Les épidémies virales dans le cinéma japonais: un imaginaire vraisemblant? - PARTIE 2

©Ansel Oommen

Le mois dernier, vous avez lu la première partie de l'article de Mary Picone : Les épidémies virales dans le cinéma japonais: un imaginaire vraisemblant?

C'est le moment de lire la deuxième et dernière partie de l'article! N'hésitez pas à nous faire vos retours sur les réseaux sociaux @kodotalks.

C'est aussi dans la première partie que nous avons présenté la chercheuse, Mary Picone.


👉 Cliquez ici pour découvrir la première partie de l'article

Poétique des bactéries et des virus :  sources visuelles des sciences naturelles fictives japonaises

Dans cette deuxième partie on verra que les représentations des entités à l’origine des épidémies, les virus ou les bactéries, sont parfois extraordinairement détaillées, révélant des visions d’un monde microscopique comme composante invisible et essentielle du nôtre. Ici je dois élargir le sujet à des aspects d’une microbiologie imaginée au-delà des seuls virus. Comme je l’ai déjà rappelé,  faute d’instruments adéquats bien que préconisés comme entités pathogènes, les virus n’ont été observés qu’à partir des années 30.

Les deux films considérés ci-dessous donnent un aperçu de la transposition et de l’invention de microbes vus comme des 'monstres': les yôkai, agissant notamment dans des milieux vraisemblables (une école d’agronomie), ou dans un Japon à la fois alternatif et traditionnel. A ces tentatives d'animation de l'imperceptible s'est ajouté récemment Les Brigades immunitaires (Hataraku saibô, 2018), une série située à l'intérieur d'un corps humain figurant des combats de bactéries ou virus portraiturés comme de méchants aliens de science fiction contre de gentilles cellules du sang anthropomorphisées.

Moyashimon, au titre constitué par un mot inventé, est la description burlesque de la vie dans une école d’agronomie à Tokyo. Comme la plupart des films examinés jusqu'ici il derive d'un manga homonyme paru entre 2004 et 2013. Dans un entretien l’auteur, Ishikawa Masayuki, nous dit avoir choisi de dessiner les microbes parce qu'ils l’écœuraient.

 Moyasimon, Vol. 5. Image © Masayuki Ishikawa/Kodansha

La fascination pour le dégoûtant a été de tout temps une composante de l’esprit potache cher à une certaine catégorie de lecteurs de manga ou de fans d’anime. En outre, dans l'ensemble les personnages féminins d'Ishikawa reproduisent des stéréotypes sexistes. Cependant Moyashimon révèle aussi que l'auteur a fait des recherches approfondies sur le sujet, notamment dans les applications concrètes de la microbiologie, en particulier dans le domaine de la fermentation. Pour fabriquer le saké, le miso etc., c’est-à-dire les ingrédients fondamentaux de l’alimentation japonaise traditionnelle, il faut créer des milieux de culture où interagissent une variété de microbiotes ainsi que des bactéries. Ceux-ci sont notamment des aspergillus, des champignons microscopiques, une variété de moisissure, qui se cultivent souvent sur des germes de soja. Dès le générique où s’agitent des petits microbes chantant avec des voix d’enfants, on voit qu'ils sont les vrais héros de la  série.

Le protagoniste humain, Tadayasu, s'inscrit dans une école supérieure d’agronomie de la capitale. Son éducation est marquée par un don inné: puisque sa famille fabrique un milieu de culture pour la sauce soja, depuis l’enfance il a la faculté de voir les microbes et de parler avec eux. Cette capacité, à la fois utile et fastidieuse, devient un super-pouvoir pour les recherches de son laboratoire .

Tableau des micro-organismes représentés dans Moyashimon

La quarantaine de microbes mis en scène tour à tour dans les épisodes est diversifiée en forme et en couleur et certains, telle une variété de lactobacillus considérée ‘traditionaliste’ se distinguent aussi par l’usage d’un japonais suranné. J’ai tenté de trouver des images d’entités véritables – une tâche pas évidente en soi – pour les comparer avec ces personnages minuscules, mais je n’ai pas trouvé de similarités.  On voit apparaître des 'bons' et des ‘méchants, parmi ces dernières apparaissent les bactéries MRSA résistant aux antibiotiques, la E-Coli O157 (rose vif avec cinq filaments ou flagella) qui provoque de graves intoxications alimentaires, ou encore le virus de la grippe, beige terne avec dix filaments.

En cherchant des sources pour cet essai je me suis rendue compte que ces personnalisations de l’invisible ont dépassé le cadre de l'anime ou des images uni-dimensionnelles. Dès 2010 des produits dérivés sont apparus sous la forme de peluches. Ainsi on peut se réconforter en serrant dans ses bras un Ecoli format coussin, l'un des best-sellers de la série. Ose-t-on imaginer que le Covid-19 aura une évolution semblable dans le futur?

 Mushishi,Ginko transportant sur son dos sa « caisse d’apothicaire » Nautiljon


En 1998 une jeune auteure de manga, Urushibara Yuki, commence à dessiner une série appelée Mushishi ('le maître des insectes'.) On ne peut pas vraiment traduire ‘mushi’ par insecte puisque ce terme dénote une catégorie beaucoup plus large. Outre les variétés d’insectes courants dans la vie quotidienne elle comprend notamment vers, escargots, sangsues, crapauds, grenouilles, lézards, serpents, crabes, crevettes, quelques crustacés, poulpes, chauve-souris, et l’arc-en-ciel.

Urushibara avait commencé son manga  avant même la redécouverte d'un livre sur l'acupuncture, écrit en 1568, contenant bien 63 images naïves de mushi source de maladies qui semble confirmer son imaginaire.

(Post-it avec images de ‘microbes’, produit dérivé, boutique du Musée national du Kyûshû)

Le monde qu’elle a créé est centré sur des villages isolés ou des sites naturels du Japon avant l’ouverture à l’Occident. Ginko, le protagoniste, une figure relativement proche des herboristes et praticiens médicaux ambulants, découvre les mushi cachés aux yeux des villageois affectés et arrive à les guérir.

La visualisation des entités minuscules évoquées ici est fondée sur l’anime de Nagahama Hiroshi, très fidèle au manga. Il a été diffusé en 2005-2006. Dans le Japon prémoderne, a fortiori tel qu’imaginé par Urushibara, les microbes ne peuvent pas être conceptualisés comme tels mais apparaissent, du moins quand Ginko les dévoile, comme des entités vivantes flottant dans un fleuve de lumière, le flux du ki, (traduit souvent comme ‘énergie’), la substance qui anime l’univers, un concept fondamental de la philosophie et de la médicine sino-japonaise. La richesse des allusions historiques dans Mushishi – résumées très superficiellement ici –  montre que ce manga mériterait d'étudié plus en profondeur par des historiens japonisants.

Les mushi de la première série de l'anime rappellent assez souvent des serpents ou des vers. Ceci reflète la présence d’organismes réels tels que des sangsues (y compris certains types de la taille d’un serpent), des parasites, de mollusques aquatiques, ou de mammifères tels des renards ou des cerfs. Ces transferts d’entités parasitaires ou autres entre animaux sauvages se rapprochant des maisons et les humains habitant à l’orée de terres non cultivées rappellent le problème des zoonoses, dont le Covid-19 n’est que l’exemple le plus récent, ainsi que les caractéristiques merveilleuses ou surnaturelles qui étaient attribués à certains animaux. Il montre aussi la continuité entre diverses formes du vivant.

Cette idée est exprimée clairement par Ginko.  Il répète plusieurs fois que les humains, ainsi que les mushi, font partie de l’environnement et que ces derniers  ne veulent que continuer à vivre sans éprouver de la malveillance envers les autres êtres. Néanmoins leur interaction avec nous est souvent délétère et l’anime adopte un ton plutôt mélancolique.

Conclusion

On a voulu voir dans l’œuvre de Urushibara, comme dans celle plus célèbre de Miyazaki, l’expression spécifiquement japonaise, ‘animiste’ et/ou shintoïste, d’une union immuable avec la nature. Cette forme d’essentialisme culturel autochtone, souvent revendiqué par les Japonais, est plus que douteux pour l’anthropologie ou l’histoire. Toutefois ici il s’agit d’œuvres de fiction et Urushibara élargit ‘l’union avec la nature’ à des entités imperceptibles, l’équivalent imagé d’infestations de microbes pathogènes. Par ailleurs la taxinomie est ambiguë puisque les caractères japonais désignant les microbes veulent dire aussi champignons ou moisissures. Enfin les microbes sont considérés comme une forme de parasite par les biologistes. Comme j’ai tenté de le montrer, les sources d’Urushibara, plus encore que celles du Moyashimon d’Ishikawa, sont diversifiées et se fondent en partie sur les recherches les plus actuelles en microbiologie.

Y a-t-il un intérêt pratique à examiner les épidémies fictives au Japon – ou ailleurs – ainsi que les représentations animées de microbes ou virus en gros plan?

L’assimilation d’images de désastres réels semble avoir ses limites : on reste assez souvent dans la mise en scène d’une aire culturelle très proche, seul lieu ‘vrai’, tandis que les destructions chez les autres paraissent faire moins peur. Hors des pays environnants –mais pas tous– au début les politiciens tout comme le grand public avaient quasiment ignoré les scènes tragiques tournées à Wuhan, pourtant transmises en direct. Pire, lors d'une épidémie au progrès inexorable le prochain devient un malade en puissance ou déjà atteint, se transformant alors en l’équivalent d’un monstre extrêmement dangereux. Quand ces éléments, arrachés à des bribes de réalité, sont présentés dans une narration complète, grâce à l’émotion suscitée ils peuvent avoir nettement plus d’influence que les échanges sur les médias sociaux. Ils pourraient aussi nourrir plus efficacement les théories architecturées des complotistes.

Les représentations imaginaires de microbes personnalisés paraissent être bien moins effroyables que les récits de leur action dévastatrice à l’échelle humaine. Par ailleurs la différence entre images réelles et fantastiques est moins nette qu’on ne le croit. Il faut se souvenir que les photographies de virus – Corona ou autres – qui illustrent les articles de type scientifique sont retouchées ou altérées, par exemple par l’ajout de couleurs, afin de les rendre compréhensibles par les non-spécialistes. En partie le caractère souvent inoffensif des microbes animés au Japon est dû au choix d’entités telles que les micro-organismes utiles pour l’alimentation. On peut supposer que les visualiser permet de les rendre plus proches, les promouvant au rang des mascottes mignonnes à usage commercial désormais omniprésentes. Dans d’autres cas on les assimile aux monstres yôkai, souvent assez petits, autrefois craints mais aujourd’hui symboles ludiques de « l’âme du Japon ».  Ils sont perçus comme des formes de vie ni hostiles ni bienveillantes qui sous-tendant la nôtre. Malgré tout il faudra apprendre à vivre avec les mushi ou les virus.  Autrefois cachés certains sont devenus bien trop visibles à travers leurs effets calamiteux.

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